Texte de Muriel Enjalran pour l’exposition Pavillons et totems, CRP/, Douchy-les-Mines, France, 2016


“Les lieux sont des histoires fragmentaires et repliées, des passés volés à la lisibilité par autrui, des temps empilés qui peuvent se déplier mais qui sont plutôt là comme des récits en attente et restent à l’état de rébus.” Michel de Certeau1.

Le CRP/ présente Pavillons et totems, une exposition personnelle de l’artiste Maxime Brygo, issue d’un travail de recherche mené sur le territoire de l’ex bassin minier franco-belge avec le soutien de la Région des Hauts-de-France et de la Communauté d’Agglomération de la Porte du Hainaut.

L’exposition présente un ensemble de photographies et un montage sonore diffusé dans l’espace du centre d’art, formant une installation qui invite le visiteur à considérer des sites variés du Nord, du Pas-de-Calais et du Hainaut, et à se plonger dans les histoires et les légendes auxquelles ces lieux font écho.

Maxime Brygo pendant plus de trois ans a arpenté ces espaces anonymes, à première vue sans qualités exceptionnelles en terme paysager ou historique, critères traditionnels de reconnaissance d’un patrimoine classé et à préserver. L’artiste a dressé ainsi un inventaire photographique insolite de ces paysages suburbains qu’il a d’abord montré à des habitants de la région entretenant un rapport de voisinage ou non avec ces lieux, les invitant à s’exprimer librement sur ces images, à les raconter et à dire ce qu’elles convoquaient chez eux. A la lisière d’un bois, au bout d’une route, derrière un rideau d’arbres, surgissent comme des apparitions, des monuments souvent banals qui interpellent les habitants et ouvrent leur imaginaire en leur faisant évoquer une tour biblique, un mémorial, un vestige historique ou même cosmique. Ils sont surtout des embrayeurs de mémoire pour ceux qui lisent les photos en convoquant leur passé et leurs souvenirs personnels. Certains déplacent en effet le site qu’ils décrivent vers des sites d’autres pays qui se télescopent ainsi dans leur mémoire.

Ces lieux réservoirs de récits véridiques et fictifs à la fois acquièrent alors à travers leurs yeux et leurs témoignages une singularité et une dimension affective. Dans l’espace du centre d’art, ces témoignages se donnent à écouter comme des “micro récits”, des séquences narratives brèves qui forment un récit discontinu. Ces voix par leur musicalité, la diversité de leurs accents d’ici et d’ailleurs et des registres de langage employés, s’offrent à entendre comme un riche matériau linguistique et un contrepoint sonore nécessaire. Jusqu’à leurs hésitations et maladresses, leurs silences, elles incarnent ces lieux, les réhabilitent le temps d’une évocation tour à tour émouvante, grave ou extravagante, et nous poussent à investir les images. Cette succession de digressions qui ne permet pas réellement de rattacher tel ou tel récit à une image en particulier, enveloppe le visiteur et stimule son imagination.

Maxime Brygo questionne à travers cette installation, notre rapport à l’Histoire et aux mythes en explorant un patrimoine méconnu, refoulé ou en devenir, porteur d’histoires vécues et légendaires qui participent de la construction d’un récit collectif. Attachée à un territoire, sa démarche anthropologique est celle d’un ethnographe des lieux modestes. Dans une nature marquée par la présence obsédante des arbres s’insèrent les empreintes de l’activité humaine. Ces architectures singulières semblent abandonnées dans des lieux déserts, elles composent un patrimoine oublié, corrodé, voire occulté. La patrimoine local côtoie le patrimoine importé : présence incongrue sur un rond-point d’un arc de triomphe éclipsé par un pylône géant et une ligne à haute-tension. Ces paysages et ces édifices s’inscrivent dans des espaces géométriques : entrecroisement d’horizontales et de verticales, perspectives reconstruites par des contre-plongées, triangles emboîtés. Cette manière d’abstraction les nimbe d’étrangeté, donne lieu à des interrogations sur leur origine et leur histoire et devient prétexte et matière de récits vernaculaires.

Lieux et paysages sont comme des objets fantasmagoriques ou totémiques avec leur aura : halo de brume dans un sous-bois, reflet des troncs dans une mare dessinant une grille, bouche d’ombre de blocs de pierres assemblés comme un dolmen.

Walter Benjamin définit l’aura dont il prophétise la disparition à travers la photographie comme “une trame singulière d’espace et de temps : l’unique apparition d’un lointain, si proche soit-il.2

Et c’est bien cette trame spatiale et temporelle qui se révèle dans ces photographies et témoignages, par la stratification d’histoires et d’usages de ces lieux. A l’image de cet antre dans un sous-bois d’où se dégage une étrange fumée blanche, on devine des forces tectoniques, des sources souterraines toujours en activité. Ces paysages sont vivants, façonnés à la fois par des phénomènes naturels mais aussi par l’homme et ses industries. L’histoire minière les détermine toujours aujourd’hui comme elle détermine ses habitants et l’on devine ses stigmates même si la nature a repris ses droits et semble avoir englouti cette mémoire.

Comme la terre qui travaille et fait remonter au jour des objets, ces photographies exhument des histoires qui irriguent un territoire redonnant soudain à ces sites une portée universelle.

Avec Pavillons et totems, Maxime Brygo en superposant comme dans une mosaïque images des lieux et récits des habitants, poétise les espaces en les ouvrant à une multiplicité de regards et de voix. A travers ces micro récits, il permet aux habitants de ces lieux de se ressaisir de leur histoire et de l’Histoire de leur territoire.

1. Michel de Certeau, L’invention du quotidien, 1. Arts de faire (p.163), Paris Folio essai, 1990
2. Walter Benjamin, Petite histoire de la photographie